L’homme qui ne renonce jamais!

Charlie Sifford.

Alors que Joaquim Niemann s’est imposé, sans lâcher la tête, sur le parcours iconique et très sélectif du « Genesis Invitanional » (Riviera Golf Club). Le tournoi hébergé par Tiger Woods et sa fondation, avec un champ de joueur parmi les plus impressionnant de ce début d’année. Cet exploit, a remis en perspective un immense monsieur du Golf, qui réalisa la même chose plusieurs années avant ; Charlie Sifford. En 1969, alors qu’il est le seul joueur noir du PGA Tour, Charlie Sifford s’est imposé de la même manière que J.Niemman. D’ailleurs, celui-ci, ne manquera pas de faire un clin d’œil historique en déclarant à l’issue de sa victoire :

« C’est incroyable de gagner, sans avoir lâcher la tête, Car ça aurait été le 100ième anniversaire de Charlie… Je suis juste heureux d’être un vainqueur à Riviera. »

J.Niemman

 Quelques heures plus tard, le « boss », Tiger Woods, a expliqué en conférence de presse que Charlie Sifford représentait le grand père qu’il n’avait jamais eu. En étant pour lui, une source d’inspiration, et qu’il échangeait régulièrement avec lui surtout après chacune de ses nombreuses victoires. Piqué par ma curiosité, j’ai voulu en savoir plus sur ce golfeur.

Ses débuts sont déjà une légende

D’après les différents éléments récupérés à partir d’articles de presses ou de ses rares interviews on apprend qu’il a été happé par la passion du golf très jeune. Dès ses 10 ans (il commencera à fumer le cigare à 13 ans), il est déjà caddie. Mais à ses 17, il ne pouvait déjà plus travailler au club puisqu’il surpassait la plupart des membres. Il partit s’installer à Philadelphie et s’entrainera sur des parcours publics. Ensuite, il portera le sac de du joueur professionnel, Cleaton Heafner, 7 victoires sur le PGA Tour et plusieurs Top 10 dans les tournois Majeurs. De cette expérience, il explique qu’il a beaucoup appris rien qu’en le regardant. Et assez rapidement, il a compris qu’il était assez bon pour se mesurer à des joueurs de ce calibre. C’est ainsi, qu’un jour il joue avec Heafner pour de l’argent (2$ à l’époque) mais il finit par perdre. Malheureusement, il n’avait pas les 2 $ qu’il devait à Heafner. Le résultat ne s’est pas fait attendre, il s’est retrouvé dans le premier obstacle d’eau. A partir de ce jour, Charlie Sifford, n’a plus jamais joué pour de l’argent qu’il n’avait pas. Mais au-delà de cette anecdote, Charlie Sifford avait fait un choix et savait parfaitement ce qu’il attendait. Pour preuve cette déclaration qu’il a fait (2014) à Jaime Diaz, journaliste de « Golf World » :

« Je savais dans quoi je m’embarquais quand j’ai choisi le golf. Merde, je savais que je ne deviendrais jamais riche et célèbre. Toute la discrimination, le fait de ne pas pouvoir jouer là où je méritais et voulais jouer – à la fin, je m’en foutais. J’ai été fait pour une vie dure, parce que je suis un homme dur. Et à la fin j’ai gagné; Je connais beaucoup de Noirs qui jouent au golf. C’est bien. Si c’était à refaire, exactement de la même manière, je le ferais. »

Charlie Sifford

Enfin, grâce à son talent il deviendra, pendant 10 ans, le « pro » attitré du chanteur, Billy Eckstine, de jazz américain. Il organisait ses parties de golf, lui donnais des leçons, … Non seulement cela l’a empêché de mourir de faim, mais il a passé de très bon moment. Il a vu tous les meilleurs musiciens de jazz, rencontré les plus grands athlètes noirs, voyagé dans de nombreuses grandes villes, rencontré de nombreuses personnes fascinantes.

Les années 50-60

Dans les années 50-60, le PGA America (l’ancêtre du PGA Tour), avait une clause d’admission raciste « Caucasien uniquement ». Par conséquent, Charlie Sifford se lance sur le circuit afro-américain « United Golfers Association » (créé en 1925). Ce tour avait des sponsors et des « prices money », pas énormes puisque 10 000$ était une très bonne dotation. Il jouait avec ce tour dans les villes de Détroit, Pittsburg, Chicago, Cleveland et Washington DC. Enfin, il y avait le « Negro National Open » qui se déroulait chaque année sur un parcours publique différent. Charlie Sifford s’est imposé 5 fois de suite dans cet open de 1952 à 1956. Sur ces différents tournois, les blancs pouvaient participer, il n’y avait pas discrimination.

Il gagnera son premier tournoi en 1951. A partir de là, il obtient parfois des droits de jeux sur certains tournois du PGA America. Ainsi, il deviendra le premier joueur professionnel afro-américain à battre des professionnels blancs, en 1957, à l’Open de Long Beach. A partir de 1960, la PGA America abandonne sa clause raciste, il peut alors jouer beaucoup plus régulièrement.

Il a joué une dizaine de fois l’US Open mais n’a jamais vraiment bien joué lors de ces évènements. Il semble qu’il n’était pas suffisamment habitué aux parcours et à l’ambiance.

Charlie Sifford a souvent expliqué que la plupart des discriminations qu’il a subie sont survenues lorsqu’il a grandi. En effet, il habitait dans un quartier mixte de Charlotte (Caroline du Nord) et tout le monde était traité de la même manière. Il pensait que le monde était régit ainsi. Mais, il a commencé à découvrir, à l’adolescence, que le monde qu’il entourait ne pensait pas de la même façon. Cela a rendu la chose beaucoup plus difficile à comprendre et encore moins à accepter…

Par exemple, alors qu’ils jouaient à Phenix en 1952, Charlie Sifford et d’autres golfeurs noirs ont atteint le green du premier trou pour trouver des excréments humains dans le trou…Dans les rares occasions, où il était autorisé à participer à un tournoi, Charlie Sifford devait souvent se changer dans sa voiture parce qu’il n’était pas autorisé à entrer dans le vestiaire. Il apportait ses propres sandwichs ou déjeunait avec les caddies car il ne pouvait pas entrer les restaurant des country-club. Après avoir tiré, les spectateurs lançaient parfois sa balle de golf dans le « rough »…

Sa non-participation aux Masters !

Charlie Sifford

Bien qu’il ait réussi à remporter l’Open du Grand Hartford (1967) et l’Open de Los Angeles (1969) (i.e l’équivalent du Genesis Open Aujourd’hui), et ait joué suffisamment régulièrement pour rester exempté tout en terminant parmi les 60 meilleurs de la « Money list », Charlie Sifford n’a jamais été invité au Masters d’Augusta.

Charlie Sifford, l’a su dès qu’il a intégré le PGA Tour:

« Quand je suis arrivé sur le PGA Tour, la seule chose dont j’étais certain, était que je ne serais jamais invité à Augusta, peu importe ce que je ferais. »

Charlie Sifford

En 1962, lors du deuxième tour de l’Open du Canada, il fait un 62 et prend la tête. Les organisateurs ont reçu immédiatement un appel téléphonique d’Augusta et le lendemain il a été annoncé : « Le Masters n’offrira pas d’invitation automatique au gagnant. ». Charlie Sifford a certainement un grand regret par rapport à ça mais il aussi déclaré :

« Je ne regrette pas de ne pas avoir été invité à jouer au Masters, je n’y suis jamais allé et tout l’argent du monde n’a pas pu m’y amener. Parce que je ne veux pas être là où je ne suis pas désiré. »

Charlie Sifford

A propos de TIGER

Charlie et Tiger 1998 (Nissan Open)

C’est une admiration tout en retenue du GOAT (« Greatest of all time »). Comme il a dit souvent, « Tiger est un fantastique putteur qui peut putter sans regarder le trou… ». Il rencontre pour la première fois Tiger lorsque celui-ci a 13 ans. Il savait qu’il était bon mais n’avait aucune idée de l’icône qu’il allait devenir. D’ailleurs, pour Charlie Sifford, le seul qui le savait c’était le père de Tiger.

Il a ensuite côtoyé régulièrement Tiger au fur et à mesure qu’il grandissait. Mais il ne s’est jamais permis de lui prodiguer des conseils :« Qu’est ce que j’allais pouvoir dire à quelqu’un de si bon, qui n’a pas eu les problèmes que j’ai eu ? Aucun conseil que j’ai appris de ma vie ne s’appliquait à la sienne. ».

Ils n’ont de toute façon jamais cessé d’échanger régulièrement. Et Tiger, a plusieurs fois (personnellement et publiquement) remerciés très sincèrement Charlie Sifford.

« Charlie, à mon avis, est l’un des hommes les plus courageux à avoir jamais pratiqué ce sport. Il a continué à se battre et à se battre jusqu’au point où il a renversé la clause caucasienne. Si ce n’était pas pour lui, sa forte volonté, qui sait? Je n’aurais peut-être jamais eu la chance de jouer au golf. »

Tiger Woods, New-York Times – 1998

Le bonhomme et sa femme Rose

Comme on peut l’imaginer, traverser ces épreuves n’est pas la chose la plus évidente. Surtout lorsque l’on vous empêche d’exercer votre passion. C’est un gars qui ne sourit pas beaucoup et que ne ris jamais. Il le reconnait volontiers.

« Si tu avais vécu ce que j’ai vécu, tu ne sourirais pas non plus. Se promener en souriant tout le temps n’aurait aucun sens. Cela indiquerait que j’approuvais la façon dont j’étais traité, alors que je n’approuvais absolument pas. »

Charlie Sifford

L’immense champion Gary Player qui a fait plusieurs parties avec Charlie Sifford disait de lui :

« Charlie était dur. L’un des hommes les plus dur que je n’ai jamais rencontrés. Il n’avait pas besoin de moi – ou de qui que ce soit – pour lui dire de rester fort. »

Charlie Sifford

La seule personne qui pouvait affecter Charlie était sa femme, Rose.  Pour beaucoup, de ce qui ont connu Charlie, sans elle, il ne serait jamais devenu le premier joueur noir à intégrer le PGA Tour. C’est d’ailleurs après sa victoire en 67, au Greater Hartford Open (Connecticut), qu’il déclare à propos de Rose :

« Ma femme ne me laisserait jamais abandonner. »

Charlie Sifford

Elle savait pourquoi ils se battaient et ce que leurs actions signifiaient pour la prochaine génération. Voilà qui était la femme de Charlie.

La leçon de Charlie.

Charlie Sifford

Pour Charlie Sifford, le golf est le jeu de tout une vie à condition d’apprendre à l’accepter tel qu’il est. Il y a toujours une part de défis dans ce jeu. Chaque fois, vous devez exécuter votre tire, du mieux que vous pouvez et lorsque vous réussissez vous avez réussi même si cela ne se compare pas à la façon dont le faisiez auparavant. Il ne faut pas être trop gourmand.

Son secret, éviter à tout prix les doubles bogey:

« Frappez toujours votre balle dans un endroit où vous ne pouvez pas faire de double bogey. Peu importe le type de golfeur que vous êtes, il y a presque toujours un endroit pour frapper votre balle où vous pouvez éviter un double bogey. Vous pouvez survivre à certains bogeys, mais ces doubles… »

Charlie Sifford

Conclusion

Charlie Sifford a ouvert la voie et a permis à beaucoup d’afro-américain d’accéder au Golf. Il y a encore des clubs (privé par exemple), notamment aux USA, qui ne permettent pas à certains joueurs afro-américain de jouer. Et il y a encore trop peu de « pro » afro-américain. Le golf doit être beaucoup plus inclusif. Il y a encore du travail mais Charlie à fait le sien. A nous de faire le notre.

En 2004, Charlie Sifford est devenu le premier afro-américain admis au World Golf Hall of Fame. Un autre golfeur, le président Obama, lui a décerné la Médaille présidentielle de la liberté, la plus haute distinction civile du pays, en 2014.

« J’aimerais vraiment savoir a quel point j’aurais pu être bon avec une chance équitable. J’ai adoré le jeux et j’avais un don, mais j’avais trop de pression. Je ne saurais jamais. »

Charlie Sifford , 1992

THE GOLFIEST